Deux tours massives, prises entre le palais de justice et l’École nationale de la magistrature, sont les derniers témoins d’une forteresse qui contrôlait autrefois Bordeaux. Le château du Hâ, ou fort du Hâ, est construit après la victoire de Charles VII sur la ville au XVe siècle. De citadelle royale à prison, son histoire traverse les conflits politiques, la Révolution et la transformation du quartier judiciaire.

Une forteresse pour surveiller Bordeaux
Après près de trois siècles de domination anglaise, Bordeaux capitule devant les troupes de Charles VII. La conquête reste fragile et le roi décide d’affirmer son autorité en construisant deux forteresses aux extrémités de la ville : le château Trompette au nord et le château du Far, devenu château du Hâ, au sud-ouest.
Le chantier commence au milieu des années 1450. Le fort adopte un plan quadrangulaire, renforcé par plusieurs tours, des courtines, des fossés et des ouvrages avancés. Deux portes permettent de rejoindre la ville ou la campagne. La porte extérieure est précédée d’une barbacane, signe de l’importance stratégique du site.
Des remparts adaptés puis démantelés
L’évolution de l’artillerie oblige rapidement à modifier les défenses. Les murs et certaines tours sont épaissis ou remplacés afin de mieux résister aux canons. Mais la fonction militaire du fort décline. En 1602, Henri IV ordonne déjà la destruction d’une partie des fortifications ; plus tard, Vauban envisage de transformer ses toitures en terrasses.

Au XVIIIe siècle, l’intendant Tourny veut ouvrir et embellir Bordeaux. Son projet prévoit de supprimer les anciens remparts méridionaux afin de créer de nouvelles rues et des maisons. Les travaux exécutés à partir de 1754 réduisent encore l’emprise du château. La forteresse devient progressivement un obstacle urbain plutôt qu’un outil militaire.
Le fort devient une prison
Pendant la Révolution, le Hâ est affecté à la détention. Cette fonction marque durablement la mémoire du lieu. Au XIXe siècle, l’essentiel des bâtiments encore debout est démoli pour permettre la construction du palais de justice. Seules deux tours, l’une ronde et l’autre en fer à cheval, sont conservées et intégrées aux services pénitentiaires.
La prison du Hâ reste ensuite associée aux heures les plus sombres du XXe siècle. Pendant l’Occupation, des résistants et des personnes persécutées y sont enfermés avant leur jugement, leur déportation ou leur exécution. Les vestiges portent ainsi une mémoire militaire, judiciaire et carcérale que leur apparence seule ne permet pas toujours de mesurer.

Les tours au cœur de l’École de la magistrature
Le site change encore de visage avec l’installation de l’École nationale de la magistrature. Les bâtiments contemporains dialoguent avec les tours médiévales plutôt que de les isoler. Le récit historique publié par l’ENM rappelle que la construction du fort commence en janvier 1456 et replace ces vestiges dans la longue histoire judiciaire du quartier.
Les deux tours sont inscrites au titre des monuments historiques depuis le 12 avril 1965. La notice officielle de la base POP décrit la composition de l’ancienne forteresse et les étapes de son démantèlement.
On ne visite pas librement le château comme un monument autonome, car il demeure intégré à des institutions en activité. Depuis les espaces accessibles du quartier, on peut néanmoins observer le contraste saisissant entre les maçonneries du XVe siècle et l’architecture contemporaine.
Le fort du Hâ résume ainsi cinq siècles de pouvoir à Bordeaux : conquête royale, contrôle militaire, justice, enfermement puis formation des magistrats. Ses deux tours ne sont pas de simples ruines pittoresques. Elles constituent les derniers repères d’un lieu qui a profondément façonné la ville et ses institutions.
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