À Bacalan, deux immenses bassins de pierre s’ouvrent sur les Bassins à flot comme des empreintes laissées par les navires. Les formes de radoub de Bordeaux servaient à mettre les coques au sec pour les inspecter et les réparer. Construites entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, elles composent un patrimoine industriel aussi spectaculaire que méconnu.
Mettre un navire au sec au milieu du port
Une forme de radoub fonctionne comme une cale sèche. Le navire entre lorsque le bassin est rempli, une porte ferme l’accès, puis des pompes évacuent l’eau. La quille vient alors reposer sur des tins disposés au fond. Les ouvriers peuvent travailler sous la ligne de flottaison, gratter la carène, vérifier les hélices, contrôler les prises d’eau ou reprendre la peinture dans des conditions plus sûres.
Avant ces installations, l’entretien des bateaux bordelais passait notamment par l’échouage sur les grèves de la Garonne. Cette méthode limitait les interventions et dépendait fortement des marées. L’intensification du trafic maritime imposa des équipements plus fiables. Les cales sèches s’inscrivent ainsi dans la modernisation générale des Bassins à flot et dans l’ambition industrielle du quartier de Bacalan.

Deux chantiers pour accompagner les grands navires
La première forme est creusée à partir de 1876 et ouvre en 1885. Longue d’environ 157 mètres pour vingt mètres de large, elle peut recevoir les grands bâtiments transatlantiques de son temps. Une seconde forme, décidée en 1892 et achevée en 1906, complète le dispositif. Le port se dote alors d’un véritable outil de réparation navale à la hauteur de son activité.
Ces ouvrages ne se résument pas à deux cavités maçonnées. Leur intérêt tient aussi aux portes, aux pompes, aux abris et à la machinerie qui permettaient d’organiser le travail. La notice du ministère de la Culture sur les formes de radoub détaille la protection de cet ensemble portuaire et de ses équipements associés.

De la fermeture à la renaissance
Les formes ferment en 1997, alors que l’activité de réparation est réorganisée vers d’autres installations. Elles auraient pu devenir de simples vestiges. Leur inscription au titre des monuments historiques en 2008 reconnaît pourtant leur valeur technique et paysagère. Après des années d’arrêt, les cales sèches rouvrent en 2016, renouant avec une fonction qui donne tout son sens au site.
Leur protection a ensuite été étendue afin de mieux prendre en compte l’ensemble cohérent des Bassins à flot. Pour comprendre les usages contemporains du secteur, le Grand Port maritime présente les activités de réparation navale à Bordeaux. Cette continuité rappelle que le patrimoine industriel peut rester un outil de travail plutôt qu’un décor figé.

Un paysage à observer depuis Bacalan
Depuis les voies publiques autour de la rue des Étrangers et du quai du Maroc, on mesure l’échelle des ouvrages et leur proximité avec l’eau. Les maçonneries, les rails, les portes et les volumes techniques dessinent un paysage très différent des façades classiques du centre. Le site se découvre particulièrement bien en marchant autour des Bassins à flot.
Il faut toutefois respecter les clôtures et les consignes liées aux activités portuaires. La meilleure visite reste celle d’un patrimoine vivant observé avec distance. Ces formes de radoub racontent les gestes des ouvriers, l’évolution des navires et la capacité de Bordeaux à conserver les traces matérielles de son histoire maritime au cœur d’un quartier en pleine mutation.
Pour mesurer leur rôle, il suffit de comparer leur longueur aux immeubles voisins ou d’imaginer un navire posé sur les tins, entièrement dégagé de l’eau. Cette échelle donne corps aux métiers invisibles de la maintenance. Les cales sèches sont une architecture du travail, conçue moins pour être admirée que pour rendre possibles des opérations complexes au rythme du port.
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