Au 105 cours de la Marne, une porte discrète protège un lieu essentiel de l’histoire bordelaise. Créé au XVIIIe siècle pour la communauté des Juifs portugais, ce cimetière conserve plusieurs centaines de sépultures anciennes. Rarement accessible, il raconte l’enracinement de familles venues de la péninsule Ibérique et le rôle majeur qu’elles ont joué dans la construction économique, sociale et culturelle de Bordeaux.

Un terrain acquis par David Gradis en 1724
L’origine du cimetière remonte à 1724. Cette année-là, le négociant David Gradis achète pour 6 300 livres un terrain situé à l’extérieur de la ville ancienne. Il le donne quatre ans plus tard à la communauté juive portugaise afin qu’elle puisse enterrer ses morts selon ses rites. Ce geste fonde l’un des plus anciens lieux de mémoire juive encore conservés à Bordeaux.
À cette époque, les familles dites portugaises sont souvent issues de lignées séfarades chassées d’Espagne et du Portugal. Certaines ont vécu plusieurs générations sous une identité chrétienne avant de pouvoir pratiquer plus ouvertement le judaïsme. Bordeaux devient progressivement un point d’ancrage important. Le cimetière témoigne de cette installation, bien avant l’émancipation accordée aux Juifs de France pendant la Révolution.
Dix-sept rangées et près de huit cents sépultures
Le terrain rassemble environ 800 personnes, réparties dans dix-sept rangées. Les plus anciennes pierres datent des années 1724 et 1725. Les épitaphes, les formes des stèles et leur disposition offrent aux historiens de précieux indices sur les familles, les usages funéraires et les réseaux commerciaux de l’époque. L’ensemble constitue une archive de pierre exceptionnelle, fragile et peu visible depuis la rue.

Le cimetière demeure utilisé jusqu’au début du XXe siècle, avant sa fermeture en 1911. Son environnement, lui, change radicalement. Ce qui se trouvait autrefois aux marges de Bordeaux se retrouve absorbé par l’urbanisation du cours de la Marne. Derrière les murs, le silence du lieu contraste désormais avec le passage des voitures, des tramways et la proximité de la gare Saint-Jean.
Cette situation explique en partie son caractère secret. Contrairement à un monument ouvert quotidiennement, il ne se découvre pas librement. Des visites sont parfois proposées lors d’événements patrimoniaux. Les annonces des Journées européennes du patrimoine permettent de repérer d’éventuelles ouvertures accompagnées.
Une mémoire protégée au cœur de la ville
Le sol, le sous-sol, les murs et les sépultures bénéficient d’une protection patrimoniale depuis 1995. Cette reconnaissance souligne la valeur historique de l’ensemble au-delà de sa seule dimension religieuse. Elle rappelle aussi combien les traces de l’histoire juive bordelaise sont parfois discrètes, disséminées dans des rues que l’on traverse sans en connaître les récits.

Pour replacer le cimetière dans son contexte, la notice patrimoniale de Bordeaux Métropole retrace la création des différents cimetières israélites de la ville. Elle permet de comprendre les liens entre ce terrain du cours de la Marne, celui des Juifs avignonnais et le cimetière encore actif du cours de l’Yser.
Ce lieu fermé n’en reste pas moins un chapitre fondamental du récit bordelais. Il évoque des parcours d’exil, une communauté organisée et la lente conquête de droits civiques. Sa discrétion invite moins à la curiosité qu’à une attention respectueuse : derrière cette porte se trouvent des vies, des familles et près de trois siècles de mémoire urbaine. Même invisible au quotidien, il contribue pleinement à la compréhension d’une métropole façonnée par les migrations, les croyances et les échanges.
À retenir : l’accès ne se fait pas comme dans un cimetière public. Pour espérer le découvrir, il faut surveiller les visites officiellement annoncées et privilégier une médiation encadrée, seule manière d’appréhender le site sans troubler sa conservation.
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