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Distillerie Sécrestat : le patrimoine industriel qui résiste aux Chartrons

Au nord des Chartrons, l’ancienne distillerie Sécrestat rappelle le passé industriel d’un quartier longtemps rythmé par les chais, les ateliers et le commerce des alcools. Construite en 1898, elle associait une façade ambitieuse à des équipements capables de stocker des volumes considérables. Désaffecté mais protégé, le bâtiment demeure l’un des rares témoins de cette histoire productive au cœur de Bordeaux.

Vue du lieu à Bordeaux
Vue du monument bordelais présentée dans l’article, choisie en haute définition depuis la galerie encyclopédique consacrée à ce lieu – Crédit : Wikimedia Commons

Du Bitter Sécrestat à une usine monumentale

Pierre-Jules-Honoré Sécrestat s’installe à Bordeaux en 1852, rue Notre-Dame. Il y développe plusieurs spécialités, dont un caramel et surtout le Bitter Sécrestat, élaboré à partir de gentiane et d’écorces d’oranges amères. Le succès dépasse rapidement la capacité du premier atelier. Il devient nécessaire de construire un établissement industriel à la mesure de la marque.

L’architecte bordelais Ernest Minvielle conçoit la nouvelle distillerie, achevée en 1898 au 40 cours du Médoc. La production y fonctionne au début du XXe siècle, dans un secteur idéalement placé près des quais et des circuits commerciaux. À cette époque, Bordeaux compte plusieurs maisons de liqueurs reconnues bien au-delà de la région.

Une architecture pensée pour produire et impressionner

Le bâtiment ne cherche pas à cacher sa fonction, mais il lui donne une apparence prestigieuse. Pierre de taille et brique composent la façade. Un avant-corps, des baies cintrées, des guirlandes de fruits, des volutes et un balcon affirment la réussite de l’entreprise. Derrière ce décor, l’organisation intérieure répond à une logique industrielle très rationnelle.

La cheminée constitue un signal urbain rare, survivance du paysage industriel qui caractérisait autrefois le nord de Bordeaux. –

Les vastes salles se développent sur trois niveaux. La structure métallique, les colonnes et les entrevous de brique permettent de dégager des espaces adaptés aux machines. En sous-sol, la cuverie comprend des cuves en ciment doublées de verre. Leur capacité totale atteignait 1,5 million de litres d’eau-de-vie, chiffre qui donne la mesure de l’activité.

La maison produit alors vins, apéritifs à base de noix de kola et liqueurs variées : anisette, cacao, curaçao ou cherry-brandy. Alambics, cuves de macération, dispositifs de filtrage et foudres de vieillissement formaient une chaîne de fabrication moderne pour son époque. L’activité prend fin en 1973.

Du musée Goupil à un bâtiment fermé au public

Dans les années 1990, la distillerie échappe à la disparition. Sa valeur divise pourtant les experts : certains jugent surtout la façade digne d’intérêt, tandis que d’autres insistent sur la nécessité de protéger également la cheminée et la mémoire des usages. L’inscription au titre des monuments historiques intervient finalement en 1993.

Sous les décors de façade, l’édifice conservait une structure métallique et de grandes salles adaptées aux machines, aux cuves et au stockage.

Le lieu accueille ensuite le musée Goupil, consacré à l’image industrielle et aux techniques de reproduction. Ce choix créait un dialogue intéressant entre une ancienne usine et une collection d’estampes, de photographies, de plaques et de presses. Les collections ont depuis rejoint le musée d’Aquitaine, tandis que le bâtiment est fermé au public et occupé par une activité privée.

La notice d’inventaire de la base POP restitue avec précision l’histoire de la production, les équipements et l’architecture. Pour poursuivre sur la mémoire documentaire du territoire, la bibliothèque des Archives Bordeaux Métropole constitue un point d’entrée utile vers les fonds locaux.

La distillerie se contemple donc principalement depuis l’espace public. Cette limite n’empêche pas de reconnaître un patrimoine industriel devenu rare à Bordeaux. Dans un quartier métamorphosé, sa façade et sa cheminée rappellent que les Chartrons ne furent pas seulement le décor du négoce, mais aussi un territoire de fabrication.

À retenir : derrière l’élégance du cours du Médoc se cache l’histoire d’une usine puissante. Sécrestat raconte la rencontre entre commerce, technique et architecture, et conserve la mémoire ouvrière d’un Bordeaux souvent oublié.

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