À l’angle du cours du Chapeau-Rouge, l’hôtel Boyer-Fonfrède appartient au grand décor imaginé autour du Grand-Théâtre. Sa façade néoclassique respecte la discipline de l’îlot Louis, mais l’intérieur révèle une prouesse autrement plus audacieuse : un escalier en spirale, sans appui central, qui s’élève sur trois niveaux. Construit par Victor Louis entre 1774 et 1778, ce chef-d’œuvre reste une adresse privée.

Une parcelle stratégique au bout de l’îlot Louis
Pierre Boyer-Fonfrède achète deux lots à l’extrémité de la nouvelle opération immobilière, sur un emplacement regardant à la fois les fossés du Chapeau-Rouge et la Garonne. Négociant, planteur et propriétaire colonial, il appartient aux fortunes qui façonnent le Bordeaux de la fin du XVIIIe siècle. Sa demeure doit montrer son rang sans rompre l’unité architecturale imposée à tout l’îlot.
Victor Louis, déjà chargé du Grand-Théâtre, dessine les hôtels placés aux angles de l’ensemble. Il adopte pour la rue une élégance mesurée : lignes de refend au rez-de-chaussée, fenêtres simplement moulurées et balcon continu. Cette sobriété met en valeur la perspective générale et laisse à l’intérieur le soin de produire la surprise.
Un escalier qui semble tenir dans le vide
Le vestibule voûté conduit à un escalier hélicoïdal construit selon un remarquable travail de stéréotomie, l’art de tailler et d’assembler la pierre. Les marches s’enroulent sans pilier central visible et sans appui traditionnel. La structure transforme une circulation domestique en démonstration d’architecture, au point de devenir célèbre bien au-delà de Bordeaux.
L’empereur Joseph II l’aurait admiré lors de son passage dans la ville. Une anecdote raconte même qu’un courrier adressé simplement au propriétaire du bel escalier serait parvenu à destination. Le vestibule, rythmé d’arcatures et de caissons à rosette, prolonge l’effet monumental en puisant dans les souvenirs de Rome et de la Renaissance chers à Victor Louis.

Un patrimoine lié aux fortunes coloniales
La beauté du lieu ne peut être séparée de l’histoire de son commanditaire. Les activités commerciales et les possessions coloniales de Pierre Boyer-Fonfrède participent à sa fortune. Regarder l’hôtel aujourd’hui suppose donc d’interroger ce que l’architecture rend visible et ce qu’elle a longtemps laissé hors champ, notamment l’exploitation esclavagiste qui soutenait une partie du commerce atlantique.
Le parcours de la Ville sur la mémoire de l’esclavage et de la traite fournit des repères pour lire ces adresses. La présentation UNESCO de Bordeaux, Port de la Lune replace parallèlement l’îlot Louis dans la transformation urbaine et portuaire du XVIIIe siècle.
Ce que le promeneur peut réellement voir
Les étages sont aujourd’hui divisés en appartements et le rez-de-chaussée accueille des activités ouvertes sur la rue. L’escalier n’est donc pas accessible librement. Depuis l’espace public, on peut néanmoins repérer la position d’angle, suivre le balcon filant et comparer la façade avec les hôtels voisins. La continuité devient alors aussi intéressante que le monument lui-même.
Le meilleur parcours part du Grand-Théâtre, longe le côté sud du cours puis descend vers les quais. En revenant par la rue Louis, on mesure la profondeur de la parcelle et l’ambition de l’opération. L’hôtel Boyer-Fonfrède conserve ainsi un double visage : parfaitement discipliné dans la ville, extraordinairement inventif derrière sa porte.
Cette opposition explique la fascination durable exercée par l’adresse. La façade ne proclame rien de l’exploit intérieur ; seul le récit de l’escalier invite à imaginer la pierre suspendue. Le monument récompense donc la connaissance autant que le regard. Même sans franchir le seuil, on peut reconstituer le chemin depuis le vestibule, suivre mentalement la spirale et mesurer la virtuosité attendue d’un architecte engagé simultanément sur le chantier du Grand-Théâtre.

Lors des rares occasions où le vestibule est accessible, la montée doit se regarder depuis plusieurs niveaux. Les courbes changent avec le point de vue, tandis que la lumière souligne les joints de pierre. Cette expérience rappelle que l’escalier fut conçu comme une séquence, pas comme une image fixe destinée à être contemplée de face.
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