Au 4 rue Esprit-des-Lois, l’Hôtel Feger-Latour, dit Piganeau, possède une histoire aussi dense que sa façade. Élevé vers 1775 par François Lhote pour un armateur engagé dans le commerce colonial et la traite négrière, il devint ensuite le siège de banques bordelaises. Grilles épaisses, vestibule à caissons et cour couverte rappellent ces usages successifs, entre représentation privée et sécurité financière.

Un hôtel construit dans l’ambitieux îlot Louis
Étienne Feger-Latour choisit François Lhote pour bâtir sa demeure vers 1775. Le terrain appartient à l’îlot Louis, vaste opération immobilière liée au financement du Grand-Théâtre. La maison doit afficher la réussite d’un négociant devenu jurat et conseiller au Parlement, dans un secteur neuf au contact direct du cœur politique bordelais.
La façade compte neuf travées et évoquait à l’origine une résidence de campagne, avant les transformations du XIXe siècle. Cette aisance architecturale fut financée par le commerce des denrées coloniales et par la traite. L’élégance du bâtiment ne peut donc être séparée des systèmes de domination et d’exploitation qui ont nourri plusieurs fortunes bordelaises.
Une adresse au cœur de la mémoire de l’esclavage
Feger-Latour participe aux différentes branches du commerce colonial, y compris aux expéditions négrières. La ville documente aujourd’hui ce parcours afin de rendre visible l’origine des capitaux investis dans la pierre. L’hôtel devient un point de lecture concret de la mémoire esclavagiste de Bordeaux, au-delà des chiffres et des listes d’armements.
Le portrait municipal consacré à Étienne Feger-Latour replace le commanditaire dans les réseaux économiques et politiques du XVIIIe siècle. Cette ressource permet d’observer la façade avec un regard plus complet, attentif à la fois au projet architectural et aux conditions historiques de son financement.

Quand les salons se transforment en banque
Après la Révolution, l’hôtel passe notamment à Jacques Conte, autre négociant lié au système colonial. En 1818, la Banque de Bordeaux s’y installe. Les banquiers Piganeau reprennent ensuite les lieux, auxquels leur nom reste attaché. La demeure aristocratique se transforme progressivement en établissement financier, avec de nouvelles contraintes de circulation et de protection.
Les grilles épaisses visibles au rez-de-chaussée rappellent cet usage bancaire. Le bâtiment est surélevé au milieu du XIXe siècle, tandis que la cour est couverte d’une verrière. Vestibule à caissons, boudoir peint et pièces remaniées composent un intérieur hybride. La notice officielle de l’Hôtel Feger-Latour ou Piganeau précise les éléments inscrits au titre des monuments historiques.
Une façade à regarder sans oublier ses couches
Depuis la rue Esprit-des-Lois, la première lecture est celle d’un grand hôtel néoclassique. Il faut ensuite chercher les indices des adaptations : niveau ajouté, dispositifs de fermeture, vitrages et accès commerciaux. Chaque époque a conservé une partie du bâtiment tout en la pliant à ses besoins, de la demeure d’armateur aux bureaux bancaires.
La proximité du cours du Chapeau-Rouge permet de relier l’adresse aux hôtels Baour, Journu et Bonnaffé. Ce parcours forme une géographie de la richesse négociante, mais aussi de ses zones d’ombre. Les plaques, les ressources numériques et les façades doivent être lues ensemble pour comprendre ce que le décor urbain ne raconte pas spontanément.
L’Hôtel Piganeau ne livre donc pas une histoire linéaire. Il juxtapose ascension sociale, traite négrière, faillites et transformations financières. Sa valeur patrimoniale tient précisément à cette complexité : une belle architecture, certes, mais surtout un document urbain capable d’ouvrir la discussion sur la fabrication économique de Bordeaux.

La faillite de la banque Piganeau en 1899 ajoute une dernière rupture à cette trajectoire. Le lieu qui avait matérialisé la réussite de négociants puis la solidité financière devient aussi le témoin d’un effondrement. Cette fragilité éclaire autrement les grilles et les décors : l’architecture construit une image de permanence, mais les fortunes et les institutions qui l’occupent restent profondément changeantes.
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