Au 9 rue Poquelin-Molière, l’Hôtel Morel, aussi appelé Pichon-Longueville ou Montméjan, réunit deux histoires bordelaises au cœur de la ville. Construit entre 1727 et 1730 pour un receveur des tailles, il occupe l’emplacement d’un ancien jeu de paume où la troupe de Molière joua en 1656. Sa cour, son balcon chiffré et ses ferronneries annoncent l’élégance du XVIIIe siècle.

Avant l’hôtel, une salle de jeu et de théâtre
Le terrain appartenait à Nicolas Barbarin, propriétaire d’un jeu de paume. Ces salles sportives servaient souvent de théâtres, car leur volume se prêtait aux représentations. En juillet et août 1656, la troupe de Jean-Baptiste Poquelin s’y produit. La présence de Molière à Bordeaux a laissé son empreinte jusque dans le nom actuel de la rue.
Un incendie endommage le jeu de paume en 1716. Onze ans plus tard, Jean Morel-Rigaudie acquiert la parcelle par échange. Receveur des tailles pour le Condomois et le Bazadais, il souhaite réunir habitation et bureaux. Le nouveau bâtiment doit donc afficher son rang tout en accueillant une administration fiscale privée au fonctionnement quotidien.
Une composition antérieure à l’arrivée de Jacques Gabriel
Entre 1727 et 1730, le chantier déploie trois corps de bâtiment autour d’une vaste cour. Deux ailes coiffées de toits à la Mansart encadrent une terrasse sur rue. Cette architecture témoigne des goûts bordelais juste avant les grands projets de Jacques Gabriel, qui transformeront bientôt les quais et la place Royale.
La fiche officielle de l’Hôtel Morel dans la base Mérimée recense les parties protégées. La façade sur rue, le balcon, les vantaux, le heurtoir et la toiture sont inscrits depuis 1930, reconnaissance d’un ensemble où menuiserie, ferronnerie et architecture forment un décor cohérent.

Le monogramme MR au-dessus de la rue
Le balcon en fer forgé porte les initiales MR de Morel-Rigaudie. Sous cette signature, la porte cochère attire le regard par son imposte quadrillée de rosettes, ses vantaux à mascarons et son heurtoir finement ciselé. Le métal et le bois donnent ici autant de caractère que la pierre, souvent plus immédiatement remarquée à Bordeaux.
Dans l’aile orientale, l’escalier conserve une rampe en fer forgé considérée comme une œuvre importante de l’artisanat bordelais. Le bâtiment étant privé, ces espaces ne sont pas accessibles librement. On peut néanmoins repérer précisément l’Hôtel Morel rue Poquelin-Molière avant de l’observer depuis le trottoir.
Lire les traces d’un quartier transformé
La rue actuelle naît en 1898 de la réunion de la rue Montméjan et de la rue des Petites-Carmes. Son nom commémore la venue de Molière, confirmée au XIXe siècle par un registre paroissial. Le monument relie donc le spectacle du XVIIe siècle à la demeure administrative du siècle suivant, sans qu’aucun décor théâtral n’ait survécu.
Pour comprendre l’hôtel, il faut se placer face au portail puis regarder les deux ailes en retrait. La cour, même partiellement visible, explique mieux le bâtiment qu’une simple photographie frontale. Elle organisait les arrivées, séparait les activités et donnait de la profondeur à une parcelle insérée dans un quartier déjà dense.
La promenade peut se prolonger vers la place Pey-Berland et les hôtels de Ruat ou de Nesmond. L’Hôtel Morel conserve toutefois une personnalité singulière. Peu d’adresses bordelaises associent aussi directement Molière, la fiscalité d’Ancien Régime et les arts décoratifs dans une façade que l’on peut encore détailler depuis la rue.

Le nom de Pichon-Longueville peut prêter à confusion avec une autre demeure proche. L’appellation Morel ou Montméjan permet de retrouver plus sûrement le numéro 9. Cette pluralité de noms n’est pas un détail : elle suit les propriétaires, les usages et la mémoire bordelaise du quartier, dont la toponymie a elle-même été recomposée à la fin du XIXe siècle.
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