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Parler bordelais : le guide de survie pour commander une chocolatine sans finir au Ferret

Vous venez d’arriver à Bordeaux et quelqu’un vous demande si vous voulez une poche. Gardez vos mains loin de votre pantalon : on vous propose simplement un sac. C’est le début d’une initiation linguistique qui peut transformer l’achat d’une chocolatine en épreuve orale. Voici une journée à Bordeaux, traduite pour ceux qui pensaient encore que « gavé » concernait uniquement les canards.

8 h 12 : la boulangerie, premier contrôle de vocabulaire

Le décor est paisible. Le café fume, la vitrine brille, vous demandez un pain au chocolat. Un silence tombe sur la file. La boulangère vous servira probablement, bien sûr, mais votre accent administratif vient de vous dénoncer. Ici, le mot attendu est chocolatine. Le débat national peut durer jusqu’à la retraite ; votre petit-déjeuner, lui, refroidit déjà.

À Bordeaux, la chocolatine et la poche suffisent parfois à repérer un nouveau venu.

À la caisse, deuxième piège : « Une poche ? » Ce n’est ni une fouille ni un conseil de mode. Une poche, c’est un sac, parfois très utile pour transporter votre butin feuilleté. Répondez oui avec assurance. Répondez non si vous comptez manger tout de suite. Mais évitez d’expliquer que vous en avez deux sur votre jean : la file n’a pas prévu une conférence.

Dans la rue, un ami vous lance que sa journée est « gavé chargée ». Traduction : elle est très chargée. Le mot s’installe partout avec la discrétion d’une fanfare. Il fait gavé chaud, on est gavé en retard, et cette conversation est gavé longue. Son immense avantage ? Il vous laisse trois secondes pour chercher le reste de votre phrase.

13 h 47 : les enfants, les maladroits et les petites catastrophes

Au déjeuner, votre voisine annonce que « les drôles » sont rentrés de l’école. N’attendez pas un numéro de stand-up : les drôles sont les enfants. Ils peuvent être très drôles, mais la langue locale ne garantit rien, surtout quand on leur annonce des légumes. Un collègue, lui, se « rêche » sur le trottoir. Personne ne parle de démangeaisons : il vient de tomber, avec une élégance discutable.

« Les drôles », « se rêcher » et « ça daille » font partie du parler local.

Il se relève, prend un petit coup au genou et déclare avoir « pris un pet ». Inutile de chercher une explication météorologique. Il s’est légèrement fait mal. Vous demandez s’il va bien ; il répond « ça daille ». Comprenez que ça l’embête. À ce stade, votre dictionnaire intérieur chauffe plus vite que le tram un jour d’affluence.

19 h 03 : le GPS perd son latin, Bordeaux garde ses raccourcis

Le soir, on vous donne rendez-vous « place Caju ». Votre téléphone ne connaît pas de ville appelée Caju : il faut viser la place Camille-Jullian. Un second message propose de passer « à Pey Ber ». Direction la place Pey-Berland. Bordeaux raccourcit ses noms de lieux comme on raccourcit une conversation quand le tram arrive.

« On file au Ferret » ne signifie pas qu’un animal domestique vous attend pour l’apéritif : cap sur le Cap Ferret. « On va à Chaban » désigne le stade Chaban-Delmas. Si quelqu’un propose ensuite de « se la couler », il évoque un verre, pas une expérience de plomberie. Le parler local ne donne pas toujours l’adresse exacte, mais il fournit un programme.

« Place Caju » et « Pey Ber » raccourcissent deux noms de lieux bien connus des Bordelais.

Et si vous ne comprenez toujours rien, gardez votre plus belle expression de secours : « Enki ! » Elle a l’avantage de faire croire que vous êtes du coin pendant que vous cherchez discrètement le sens du message suivant. En une journée, vous aurez commandé une chocolatine, transporté une poche et découvert que les drôles ne font pas nécessairement rire. Bienvenue à Bordeaux : la ville où votre vocabulaire prend l’air avant vous.

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