Au bord des quais, sa colonne tronquée se dresse comme un fragment antique posé dans la ville. La fontaine de la Grave, également appelée fontaine des Salinières, fut reconstruite en 1788 par Richard-François Bonfin pour améliorer l’accès à l’eau dans le quartier Saint-Michel. Mascarons, vasques, feuilles aquatiques et croissants bordelais composent un monument utilitaire devenu l’un des repères les plus singuliers du paysage portuaire.

Une source nécessaire au faubourg
Une première fontaine est installée en 1708 près des remparts, alimentée par la Font de l’Or. Elle répond au manque de points d’eau dans les quartiers proches du port, où habitants, artisans et activités commerciales consomment quotidiennement d’importantes quantités. L’ingénieur Étienne Dardan la remanie en 1735. L’histoire du monument commence donc bien avant sa forme actuelle, dans une ville où l’approvisionnement reste fragile et dépend de quelques sources aménagées.
L’élargissement du quai déstabilise ensuite l’ouvrage. La jurade confie sa reconstruction à Richard-François Bonfin, architecte de la Ville, qui déplace la fontaine face à la place de la Grave et à l’actuelle rue des Faures. La fiche patrimoniale de Bordeaux Métropole date cette intervention de 1788. La fontaine accompagne ainsi la modernisation du front portuaire, tout en continuant de servir les habitants.
Bonfin connaît parfaitement le langage monumental bordelais. Fils d’un entrepreneur ayant travaillé avec les Gabriel, il inscrit la fontaine dans la tradition classique tout en lui donnant une fantaisie archéologique. Le fragment de colonne paraît à la fois ancien et neuf. Ce jeu convenait à une ville qui modernisait ses quais sans renoncer aux références de l’Antiquité. L’équipement le plus concret, distribuer de l’eau, prenait ainsi place dans une politique plus large d’embellissement urbain. La protection du monument conserve aussi la mémoire de ces politiques municipales qui associaient santé publique, maîtrise technique et qualité du décor dans les quartiers populaires.

Une antiquité réinventée
Bonfin inscrit l’ouvrage dans un plan octogonal. Au centre, une colonne cannelée se dresse sur un socle carré flanqué de quatre vasques. Des mascarons laissaient couler l’eau, tandis que quelques marches permettaient d’atteindre les bassins. La colonne volontairement tronquée évoque un vestige antique. Son sommet se couvre pourtant d’une végétation sculptée, faite de plantes aquatiques qui transforment la pierre en jaillissement symbolique.
Autour de la base, une guirlande de laurier et les croissants entrelacés de Bordeaux affirment l’identité municipale. À l’intérieur du fût, une cavité accueillait le mécanisme, accessible par une trappe. La notice officielle de la fontaine du quai des Salinières décrit ses têtes saillantes et son décor. L’élégance du monument dissimule donc une véritable machine hydraulique, conçue pour être entretenue et réparée.

Un repère fragile sur les quais
Inscrite aux monuments historiques en 1925, la fontaine a traversé les réaménagements successifs du quai. Son environnement a changé : remparts, activités portuaires traditionnelles et circulation des marchandises ont laissé place à de nouveaux usages. La colonne demeure pourtant liée à la mémoire de Saint-Michel. Elle marque l’entrée du quartier depuis la Garonne et dialogue avec la flèche visible au-dessus des toits.
Une observation attentive révèle les contrastes entre le socle massif, les vasques et le décor végétal du sommet. Le recul offert par le quai permet aussi de comprendre l’axe avec la rue des Faures. La fontaine de la Grave raconte une ville avant l’eau courante, mais elle ne se réduit pas à une infrastructure ancienne. Bonfin en a fait une petite architecture publique, utile et savante, capable de donner une dignité monumentale à un besoin aussi quotidien que boire et se ravitailler.
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