Son auteur était absent de la page. La partition, elle, attendait depuis des décennies dans les fonds du Conservatoire de Bordeaux. Des recherches viennent de rattacher cette copie manuscrite à l’Ouverture de Spartacus, composée par Camille Saint-Saëns pour un concours bordelais de 1863. Le nom effacé par l’anonymat imposé aux candidats a refait surface grâce à des traces matérielles : signatures de jurés, portées collées et comparaison avec un manuscrit conservé à Paris.
Les marques laissées par un concours anonyme
La partition ne portait pas de nom d’auteur. Au XIXe siècle, certains concours imposaient l’anonymat des œuvres soumises au jury ; ce détail de procédure a compliqué l’identification du document plus d’un siècle après. Les signatures présentes sur la page de garde, ainsi que des collages de portées, ont fourni des indices plus solides qu’une simple ressemblance musicale. Il fallait encore relier ces marques à une œuvre et à un compositeur précis.
Marion Moulin Voisin, responsable de la bibliothèque du Conservatoire, a repris l’examen du document avec Jean-Emmanuel Filet, organiste et enseignant. Leur travail a conduit à comparer la copie bordelaise avec un manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de France. Clotilde Angleys, conservatrice aux Bibliothèques de Bordeaux, et Marie-Gabrielle Soret, spécialiste de Saint-Saëns à la BnF, ont également pris part à l’identification.
Le pôle ressources du Conservatoire conserve plus de 30 000 partitions. Dans un tel fonds, posséder une pièce et savoir exactement ce qu’elle représente sont deux choses différentes. L’enquête n’a pas « découvert » une œuvre inconnue de Saint-Saëns : elle a rendu son identité à une copie dont la place dans les archives bordelaises restait mal établie.

Saint-Saëns, déjà primé à Bordeaux
1863 n’est pas une date isolée dans la relation du compositeur avec la ville. Cette année-là, l’Ouverture de Spartacus remporte le premier prix de la Société Sainte-Cécile de Bordeaux. Sept ans auparavant, sa symphonie Urbs Roma avait déjà été distinguée ici. Avant sa grande notoriété, Saint-Saëns cherchait des occasions de présenter ses œuvres, de les faire jouer et de se mesurer à des jurys. Les concours bordelais ont compté dans cette période de formation.
Le document retrouvé est une copie, pas l’unique manuscrit connu de l’ouverture. L’original se trouve à la BnF. Les spécialistes envisagent que Saint-Saëns ait envoyé une copie au concours, gardé l’original puis offert celui-ci à Gabriel Fauré, qui l’aurait remis plus tard à la bibliothèque nationale. Ce trajet reste une hypothèse. L’attribution de la copie bordelaise ne permet pas, à elle seule, de reconstituer chaque étape de sa circulation.
La collection de partitions de Saint-Saëns accessible dans Gallica aide à distinguer les états d’une même œuvre : copie de concours, manuscrit, édition imprimée. Ces versions ne disent pas exactement la même chose. L’une renseigne le travail de composition ; une autre documente la manière dont la musique a circulé et été présentée à un jury.

Une copie qui précise l’histoire de l’œuvre
Les années 1850 à 1870 restent moins documentées que la période de célébrité de Saint-Saëns. Sa mère, Clémence, copiait certaines de ses compositions. Identifier une main, une version ou un ajout sur le papier peut donc modifier la lecture d’un document. La pièce conservée à Bordeaux apporte un témoin de plus à ces recherches, sans bouleverser à elle seule la biographie du musicien.
Les bibliothèques musicales gardent souvent des dossiers incomplets plutôt que des trésors immédiatement reconnaissables. Les rapprochements entre archives locales et nationales leur redonnent du sens. Ici, une page sans auteur a retrouvé une date, un concours et un nom grâce à l’examen du papier autant qu’à celui des notes. C’est cette précision documentaire qui fait la valeur de la découverte.

Saint-Saëns figurait déjà au palmarès bordelais de 1863. Le Conservatoire peut désormais relier ce résultat à la partition qu’il conserve.
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