Translucide, longue de quelques centimètres et presque invisible dans l’eau, la civelle est devenue l’un des produits les plus convoités du marché noir international. Pêché dans les estuaires de Gironde et de Charente, cet alevin de l’anguille européenne peut atteindre des prix vertigineux en Asie, dépassant parfois largement ceux du caviar.
Un trafic mondial qui menace une espèce déjà en danger
Le problème, c’est que l’anguille européenne est aujourd’hui classée en danger critique d’extinction. En quarante ans, sa population a chuté de plus de 90 %. Pollution, barrages, réchauffement climatique et destruction des habitats fragilisent déjà fortement l’espèce. Mais le trafic illégal aggrave encore davantage la situation.
Depuis 2010, l’Union européenne interdit pourtant l’exportation des civelles hors du continent. Une mesure censée protéger l’espèce. Dans les faits, cette interdiction a surtout fait grimper les prix et rendu le marché noir encore plus rentable.
Les réseaux criminels se sont adaptés rapidement. Les civelles sont transportées vivantes dans des valises, souvent dissimulées parmi d’autres marchandises. Pour qu’elles survivent au voyage, les trafiquants utilisent de la glace afin de ralentir leur métabolisme et injectent de l’oxygène dans les contenants.

© La Civelle
Arrivées en Asie, elles sont ensuite élevées dans des fermes aquacoles avant d’être revendues pour la consommation. Car derrière quelques grammes de civelles se cache un potentiel énorme : un seul kilo peut produire plus d’une tonne d’anguilles adultes.
Selon Europol, ce commerce illégal représenterait plusieurs milliards d’euros chaque année. Un chiffre qui montre à quel point cette petite espèce migratrice est devenue une véritable monnaie noire internationale.
La Gironde au cœur d’une lutte contre le braconnage
La Gironde est aujourd’hui l’un des principaux territoires concernés par cette pêche très surveillée. Avec la Charente, elle constitue le premier bassin français de capture de civelles. Et forcément, aussi l’un des plus touchés par le braconnage. Alors que son prix peut monter jusqu’à plusieurs centaines d’euros le kilo en Europe, ce dernier atteint jusqu’à 6 000 euros le kilo en Asie.
La pêche légale reste strictement encadrée avec des quotas précis et des périodes de prélèvement réduites. Depuis 2023, la saison autorisée a même été raccourcie à seulement deux mois. Mais là encore, cette limitation contribue paradoxalement à augmenter les prix et à rendre le trafic encore plus attractif.
Les braconniers agissent principalement de nuit, près des écluses, des clapets ou des zones où les civelles se concentrent naturellement lors de leur migration. Les contrôles se multiplient, tout comme les condamnations judiciaires.

© Food & Sens
En mai 2026, plusieurs trafiquants ont d’ailleurs été condamnés en Nouvelle-Aquitaine à des peines de prison ferme et à de lourdes amendes pour trafic de civelles.
Mais malgré ces opérations, les autorités reconnaissent que le phénomène reste massif. Les quantités braconnées dépasseraient largement les volumes pêchés légalement.
Cette situation illustre surtout le paradoxe de la civelle : un animal minuscule, fragile et menacé, devenu l’un des produits les plus précieux du trafic animalier mondial.
Et pendant que les réseaux clandestins s’organisent autour de ce commerce, l’anguille européenne continue, elle, son incroyable voyage de plusieurs milliers de kilomètres entre la mer des Sargasses et les estuaires girondins.
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