À quelques mètres de la rue Sainte-Catherine, l’hôtel Lecomte de Latresne demeure largement caché derrière les façades commerciales et les accès privés. Construit entre 1754 et 1756 par André Portier, il a perdu une partie de son jardin au profit d’ateliers d’imprimerie avant d’accueillir, de 1944 à 2001, le quotidien Sud Ouest. Restauré, il abrite aujourd’hui logements et agence d’architecture intérieure.
Un palais reconstruit pour une famille parlementaire
Un premier hôtel existe sur le terrain dès le XVIe siècle. Par alliances et héritages, la propriété revient à Jean-Baptiste Lecomte, marquis de Latresne, issu d’une grande famille parlementaire également engagée dans la production viticole. Il confie la reconstruction à André Portier. Entre 1754 et 1756, l’architecte remplace l’ancienne demeure par un ensemble en forme de H.

Claude-Clair Francin réalise mascarons, frontons et sculptures extérieures, tandis que Claude Joseph Vernet intervient pour plusieurs dessus-de-porte. Cour, corps de logis et ailes vers le jardin organisent une maison conçue pour la représentation. Le rez-de-chaussée rassemble vestibule, salons, salle à manger, cuisine et chambre ; l’étage accueille les appartements de maître.
L’imprimerie grignote le jardin
Au XIXe siècle, une grande partie du jardin disparaît sous des hangars construits pour les machines d’une imprimerie. Les ailes en retour sont également transformées ou détruites. Le monde industriel s’installe littéralement dans l’ancienne composition aristocratique, modifiant la circulation et le rapport entre la demeure et son espace extérieur.
Cette histoire explique la présence future de Sud Ouest. Le quotidien occupe l’hôtel de 1944 à 2001, au cœur d’un îlot où journalistes, ouvriers du livre, rotatives et services administratifs cohabitent. L’adresse devient familière à plusieurs générations de Bordelais, mais ses décors anciens restent souvent invisibles derrière l’activité du journal.
La promenade Sainte-Catherine change encore le décor
Après le départ du quotidien, les hangars d’imprimerie sont démolis. Leur emplacement participe à la création de la promenade Sainte-Catherine, ouverte au public au milieu des années 2010. Le jardin perdu devient ainsi un passage commercial contemporain, tandis que l’hôtel restauré conserve son accès rue de Cheverus.
Cette proximité donne une lecture étonnante du centre-ville : derrière les enseignes et les terrasses subsiste une demeure protégée, séparée du flux par quelques portes. La fiche de Bordeaux Tourisme sur la promenade Sainte-Catherine permet de situer cette reconversion. La notice Mérimée de l’hôtel Lecomte de Latresne détaille sa protection en totalité.
Un monument privé à recomposer mentalement
Les appartements et l’agence d’architecture qui occupent aujourd’hui les lieux ne sont pas accessibles comme un musée. Depuis la rue de Cheverus, on peut néanmoins repérer le portail et la profondeur de la parcelle. Le défi consiste à imaginer le H d’origine, les ailes, le jardin puis les volumes ajoutés par l’imprimerie.

La visite extérieure gagne à être prolongée par la promenade Sainte-Catherine, puis par la place Pey-Berland. En quelques centaines de mètres, le parcours relie palais parlementaire, imprimerie du XXe siècle et urbanisme commercial. Peu de monuments racontent aussi clairement la manière dont un même terrain peut changer de fonction sans disparaître complètement.
Le cas de l’hôtel montre enfin que la protection patrimoniale peut concerner une architecture profondément transformée. La valeur du lieu tient aussi à ses cicatrices : ailes perdues, jardin amputé, hangars disparus et décors restaurés forment une chronologie lisible. L’adresse n’est pas un retour au XVIIIe siècle, mais une superposition de la ville sur elle-même.
Les anciens salariés du journal portent encore une mémoire sensible de l’adresse. Aux plans et aux décors s’ajoutent les rythmes des bouclages, le bruit des machines et la sortie des éditions. Cette dimension humaine évite de réduire l’hôtel à son premier propriétaire. Le patrimoine s’étend aussi aux usages récents, même lorsqu’ils n’ont laissé que peu de traces matérielles.
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