Au 3 cours du Chapeau-Rouge, l’hôtel Journu ne se contente pas d’appartenir à l’élégant îlot Louis. Construit vers 1778 pour l’armateur Bonaventure Journu, il abritait une collection de peintures et l’un des cabinets de curiosités les plus importants de France. Minéraux, plantes et animaux naturalisés ont ensuite rejoint les collections publiques, créant un lien inattendu entre cette façade privée et le Muséum de Bordeaux.

Une demeure au centre du nouvel îlot Louis
Bonaventure Journu choisit une parcelle voisine de celle de son beau-frère Pierre Boyer-Fonfrède. Les architectes Gabriel et Alexandre Durand construisent l’hôtel vers 1778 dans l’opération urbaine qui accompagne le Grand-Théâtre. L’adresse réunit alors résidence familiale, représentation sociale et proximité immédiate avec les affaires du port.
La façade comporte un rez-de-chaussée surmonté d’un entresol et de trois étages, couronnés par un entablement et une balustrade. Son ordonnance s’accorde avec les immeubles voisins. Derrière la porte, le chiffre « BJ » placé au revers du hall rappelle encore le premier propriétaire, même lorsque la demeure change de main.
Dürer, Murillo et un monde naturel en miniature
La fortune de Bonaventure Journu lui permet de rassembler des tableaux attribués à de grands noms européens, de Dürer à Vernet, de Murillo à Breughel. Il constitue parallèlement un cabinet de curiosités où se côtoient minéraux, plantes et animaux empaillés. L’hôtel devient un lieu de savoir autant qu’un signe de richesse, selon une pratique très prisée des élites des Lumières.
Son fils Bernard Journu-Auber lègue une partie de ces collections à la Ville. Plusieurs pièces sont aujourd’hui conservées au Muséum de Bordeaux, installé dans l’hôtel de Lisleferme au Jardin public. Ce déplacement transforme une accumulation privée en patrimoine partagé et relie deux monuments bordelais que tout semble, au premier regard, séparer.

Une prospérité issue du commerce colonial
Les activités de Bonaventure Journu reposent largement sur le commerce des denrées produites dans les colonies esclavagistes. La demeure et ses collections doivent être replacées dans cette économie. Le cabinet de curiosités témoigne à la fois d’une passion savante et des réseaux de domination qui rendaient possible l’arrivée d’objets lointains à Bordeaux.
Le parcours municipal sur la mémoire de l’esclavage et de la traite apporte les repères nécessaires sur les familles d’armateurs. Le Muséum de Bordeaux retrace l’histoire de ses collections, notamment celles venues des cabinets privés constitués aux XVIIIe et XIXe siècles.
Du Comptoir Baour aux appartements privés
En 1842, Jean-Louis II Baour rachète l’hôtel, qui devient le siège du Comptoir Baour et la résidence de sa famille. Cette nouvelle occupation prolonge la vocation commerciale de l’adresse tout en brouillant parfois les noms : l’hôtel Journu et l’hôtel Baour voisin racontent deux étapes distinctes de la présence des Baour sur le cours. La chronologie évite de confondre les façades.
Aujourd’hui, le bâtiment demeure privé. Le promeneur peut observer la façade, l’entablement et la balustrade depuis le cours du Chapeau-Rouge, puis rejoindre le Muséum pour suivre le destin public des collections. Cette promenade en deux temps donne une profondeur particulière à la visite : un hôtel fermé peut continuer à parler par les objets qui en sont sortis.
Il suffit enfin de comparer le numéro 3 aux demeures voisines pour percevoir la logique de l’îlot Louis. L’unité de la rue masque des histoires familiales très différentes. Derrière des alignements semblables se cachent des fortunes, des alliances, des collections et des mémoires coloniales qui demandent une lecture précise plutôt qu’un simple regard d’ensemble.

Au Muséum, la provenance des spécimens mérite donc autant d’attention que leur apparence. Chaque objet a été collecté, acheté, échangé ou transporté dans un contexte précis. Relier ces parcours à l’hôtel Journu permet de redonner une adresse et des acteurs à l’histoire des collections, tout en interrogeant les conditions de leur rassemblement puis de leur transmission.
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