Rue Bouffard, l’hôtel de Lalande rassemble des histoires que rien ne semblait devoir réunir. Construit en 1778 pour un conseiller au Parlement, il devient caserne de police, reçoit une prison dans son ancien jardin puis accueille un musée. Fermé plusieurs années pour travaux, l’ensemble rénové fait désormais dialoguer arts décoratifs, design contemporain et mémoire d’un lieu marqué par les fortunes coloniales bordelaises.

Une cour en demi-lune pour une grande fortune
Pierre de Raymond de Lalande commande l’hôtel à Étienne Laclotte. Conseiller au Parlement, il appartient à la noblesse de robe et possède, par son mariage, des plantations de café et de canne à sucre à Saint-Domingue ainsi que des personnes réduites en esclavage. La demeure traduit dans la pierre une fortune construite entre Bordeaux et les colonies.
La porte cochère ouvre sur une cour pavée en demi-lune. Le corps de logis, légèrement surélevé, est encadré par deux pavillons d’escaliers ornés de frontons, de denticules et de guirlandes. Le perron donne à l’arrivée un caractère théâtral. Côté jardin, les pièces de réception profitaient autrefois d’un espace aujourd’hui profondément transformé.
La police s’installe, puis une prison remplace le jardin
La Ville achète la propriété en 1878 afin d’y installer la police municipale. En 1885, l’architecte Marius Faget construit à l’arrière un dépôt de sûreté destiné notamment aux marins et aux femmes poursuivies au titre des règlements de mœurs. Une prison prend ainsi la place du jardin aristocratique, bouleversant l’organisation de la parcelle.
La prison reste active jusqu’en 1964. Ses cours et cellules sont ensuite utilisées comme réserves et espaces techniques, avant d’accueillir des expositions temporaires. Le classement patrimonial associe désormais l’hôtel et l’ancienne prison, reconnaissance importante : il ne protège pas seulement le décor raffiné de la demeure, mais aussi une architecture de contrôle longtemps restée en retrait du récit muséal.

Des salons remontés pour raconter le XVIIIe siècle
Le musée d’Art ancien ouvre dans l’hôtel en 1925, puis devient musée des Arts décoratifs en 1955. Plusieurs ensembles de boiseries provenant d’autres demeures bordelaises sont remontés dans les salons. Le visiteur traverse ainsi des intérieurs reconstruits, où mobilier, céramique, verrerie et arts de la table recréent des ambiances plutôt qu’une maison restée intacte.
Le salon Vert, la chambre Jonquille et le salon Bordelais présentent des décors rocaille ou Louis XVI venus d’hôtels démantelés. Leur déplacement soulève une question passionnante : que protège-t-on, un décor dans son lieu d’origine ou la possibilité de le conserver ailleurs ? La muséographie assume ce montage pour raconter l’art de vivre et les savoir-faire bordelais.
Un musée rénové et partiellement rouvert
Depuis 2013, le musée associe explicitement arts décoratifs et design. Un vaste chantier engagé en 2023 a rénové les bâtiments et réorganisé les parcours. La réouverture progressive permet de redécouvrir l’ensemble après plusieurs années de fermeture, avec une attention accrue à l’accessibilité et à l’histoire complexe du site.
Le site officiel du MADD détaille les espaces ouverts, les horaires et les conditions de visite. Sa page consacrée à l’histoire de l’hôtel de Lalande et de l’ancienne prison permet de préparer un parcours qui ne se limite pas aux collections. Les informations peuvent évoluer avec la reprise progressive de l’activité.
Il faut prendre le temps d’observer la cour avant d’entrer, puis chercher les traces des changements de fonction. L’hôtel de Lalande raconte autant les objets exposés que les usages successifs de ses murs. Demeure, commissariat, prison et musée composent un patrimoine stratifié, où chaque restauration doit choisir ce qu’elle révèle sans effacer les périodes précédentes.

Le nouveau parcours offre aussi l’occasion de questionner la provenance des objets et les conditions sociales de leur fabrication. Un meuble, une tasse ou une boiserie ne sont jamais seulement décoratifs. Ils renvoient à des artisans, des matières, des échanges et des commanditaires. L’hôtel devient ainsi un outil pour lire l’économie complète du goût bordelais.
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